Francine Shapiro (1948–2019) est l’une des figures les plus marquantes de la psychologie contemporaine.
Psychologue américaine, elle est la fondatrice de l’Eye Movement Desensitization and Reprocessing (EMDR), une approche psychothérapeutique aujourd’hui reconnue internationalement pour le traitement du trouble de stress post-traumatique (TSPT). Son travail a profondément transformé la compréhension du traumatisme et des mécanismes de régulation psychologique.
Au-delà de l’innovation clinique, l’œuvre de Francine Shapiro s’est inscrite dans une vision humaniste forte : utiliser la psychothérapie comme un levier pour soulager la souffrance humaine liée à la violence, aux catastrophes et aux expériences de vie adverses. Décédée le 16 juin 2019 à l’âge de 71 ans, elle laisse un héritage scientifique, clinique et humanitaire considérable.
Initialement orientée vers des études de littérature anglaise, sa trajectoire professionnelle a pris un tournant décisif à la suite d’une expérience personnelle avec le cancer. Cette épreuve l’a conduite à s’intéresser à l’interaction entre le corps et l’esprit, un champ alors émergent, qui deviendra le terreau de sa découverte.
Tout au long de sa carrière, elle s’est consacrée à développer, structurer et sécuriser l’EMDR, permettant à cette approche de devenir l’une des méthodes les plus étudiées pour le traitement du traumatisme psychique.
Comprendre qui est Francine Shapiro implique de revenir sur les circonstances de la découverte de l’EMDR, le modèle théorique qu’elle a élaboré et l’influence durable de son travail sur la psychotraumatologie moderne.
La découverte de l’EMDR : une observation fondatrice
La découverte de l’EMDR remonte à 1987, alors que Francine Shapiro travaille sur son doctorat en psychologie clinique. Lors d’une promenade dans un parc, elle est envahie par des pensées particulièrement perturbantes. Elle remarque alors un phénomène inhabituel : ses yeux effectuent spontanément des mouvements rapides de va-et-vient, tandis que l’intensité émotionnelle de ses pensées diminue simultanément.
Plutôt que d’ignorer cette observation, Shapiro fait preuve de ce que l’on appelle la sérendipité scientifique. Elle émet l’hypothèse d’un lien entre les mouvements oculaires et l’atténuation de la charge émotionnelle associée aux souvenirs négatifs. Elle décide alors de reproduire volontairement l’expérience, en évoquant des pensées dérangeantes tout en stimulant ces mouvements. Le même effet de désensibilisation se manifeste.
En tentant d’appliquer cette technique à d’autres personnes, elle constate rapidement que les mouvements spontanés ne sont pas aisément reproductibles. Elle commence alors à guider les mouvements oculaires à l’aide de sa main. Ces premiers essais mettent en évidence un point essentiel : si les mouvements oculaires jouent un rôle, ils ne suffisent pas à eux seuls à produire une résolution durable chez tous les individus.
À partir de cette constatation, Francine Shapiro entreprend un travail méthodique d’élaboration clinique. Elle intègre progressivement d’autres composantes destinées à soutenir et encadrer le processus, posant ainsi les bases de ce qui deviendra le protocole EMDR. Ses premières applications cliniques formalisées débutent dès la fin de l’année 1987, notamment auprès de volontaires et de vétérans du Vietnam souffrant de trouble de stress post-traumatique (TSPT).
La rapidité avec laquelle certains souvenirs traumatiques, parfois présents depuis plusieurs décennies, pouvaient voir leur charge émotionnelle diminuer a confirmé le potentiel considérable de cette approche. C’est autour de 1990 que l’EMDR commence à être reconnue comme une méthode structurée et distincte.
Qu’est-ce que l’EMDR selon Francine Shapiro ?
Francine Shapiro a toujours insisté sur un point fondamental : l’EMDR ne se réduit pas à une technique isolée, mais constitue une approche psychothérapeutique complète. Elle la situe au même niveau que les grandes orientations thérapeutiques telles que les thérapies psychodynamiques ou les thérapies cognitivo-comportementales, car elle repose sur un modèle spécifique de compréhension et de traitement de la psychopathologie.
Ce modèle, appelé Modèle du Traitement Adaptatif de l’Information (TAI) ou Adaptive Information Processing (AIP), postule que de nombreux troubles psychologiques trouvent leur origine dans des souvenirs insuffisamment traités par le système naturel de traitement de l’information du cerveau. Lorsqu’un événement traumatique ou fortement stressant survient, ce système peut être dépassé, laissant l’expérience stockée de manière non intégrée.
Ces souvenirs non traités conservent alors les images, émotions, pensées, sensations corporelles et croyances négatives associées à l’événement initial. Des années plus tard, une situation présente rappelant cet événement peut réactiver automatiquement ces réseaux mnésiques, générant des réactions émotionnelles et corporelles disproportionnées, indépendantes du contexte actuel.
L’objectif de l’EMDR est de relancer le processus de traitement de l’information afin de permettre une intégration adaptative de ces souvenirs. Au cours du retraitement, les éléments fonctionnels (apprentissages, ressources, résilience) sont intégrés aux réseaux de mémoire adaptatifs, tandis que la charge émotionnelle et les croyances négatives se transforment progressivement.
Francine Shapiro a souvent comparé ce mécanisme à celui observé pendant le sommeil paradoxal (REM), phase durant laquelle des mouvements oculaires rapides accompagnent un traitement intense de l’information. L’EMDR agirait ainsi à l’état de veille, en facilitant un processus naturel de régulation psychologique.
Les principes clés de l’EMDR développés par Francine Shapiro
Afin de garantir l’efficacité et la sécurité de l’approche, Francine Shapiro a structuré l’EMDR en un protocole rigoureux en huit phases, offrant un cadre clair, progressif et reproductible.
La phase d’anamnèse et de planification vise à recueillir l’histoire du patient et à identifier les événements passés constituant les cibles thérapeutiques.
La phase de préparation permet au client d’acquérir des outils d’autorégulation émotionnelle, indispensables pour se sentir en sécurité durant le travail sur les souvenirs perturbants.
La phase d’évaluation consiste à identifier précisément les composantes du souvenir cible : image perturbante, croyance négative, émotion, sensation corporelle et croyance positive souhaitée. La détresse est mesurée à l’aide de l’échelle SUD, tandis que la validité de la cognition positive est évaluée par l’échelle VOC.
Les phases de désensibilisation et d’installation constituent le cœur du retraitement. La stimulation bilatérale alternée (SBA), mouvements oculaires, tapotements ou sons alternés favorise l’apparition d’associations spontanées et la diminution progressive de la détresse émotionnelle. La croyance positive est ensuite renforcée.
Dans la pratique, la stimulation peut être visuelle, tactile ou auditive. La recherche continue d’examiner la part spécifique des mouvements oculaires par rapport aux autres formes de SBA.
Le bilan corporel permet de vérifier l’absence de résidus somatiques liés au souvenir. Les phases de clôture et de réévaluation assurent la stabilité du travail effectué et la continuité du traitement.
Shapiro soulignait que le rôle du thérapeute n’est pas d’interpréter, mais de faciliter un processus de régulation intrinsèque, dans une posture contenante, non jugeante et sécurisante.
Francine Shapiro et la psychotraumatologie moderne
L’apport de Francine Shapiro à la psychotraumatologie est majeur. Initialement centrées sur le TSPT lié à des traumatismes majeurs (guerre, agressions, catastrophes), ses recherches ont rapidement mis en évidence l’efficacité de l’EMDR auprès de populations considérées comme difficiles à traiter.
Elle a ensuite élargi la compréhension du traumatisme en introduisant la notion de « petits traumatismes » (small-t trauma). Selon elle, des expériences de vie courantes telles que les humiliations, le rejet ou les conflits répétés peuvent, par accumulation, perturber durablement le système de traitement de l’information et engendrer des symptômes chroniques.
Ses travaux ont également contribué à mettre en lumière le lien entre traumatismes psychiques et santé globale. Les recherches sur les expériences négatives de l’enfance (ACEs) ont montré leur impact sur de nombreuses pathologies physiques et psychiques à l’âge adulte.
L’EMDR est ainsi utilisée dans des domaines variés : troubles anxieux, addictions, deuils compliqués, troubles de la personnalité, et certaines douleurs chroniques.
La reconnaissance scientifique et institutionnelle de l’EMDR
À ses débuts, l’EMDR a suscité scepticisme et critiques. Certains reprochaient à la méthode un manque de fondement théorique ou minimisaient le rôle des mouvements oculaires. Francine Shapiro a répondu à ces critiques par un engagement constant en faveur de la recherche empirique et du respect des normes professionnelles.
Au fil des années, le nombre d’essais contrôlés randomisés et de méta-analyses a fortement augmenté, confirmant l’efficacité de l’EMDR, notamment dans le traitement du TSPT. Aujourd’hui, l’EMDR est reconnue par de nombreuses institutions internationales, dont l’Organisation Mondiale de la Santé, le NICE au Royaume-Uni, l’American Psychiatric Association et l’ISTSS.
Certaines études en neuro-imagerie ont observé des changements dans l’activité cérébrale après EMDR, mais les résultats varient selon les protocoles et restent discutés. Ces travaux nourrissent la recherche, sans constituer à eux seuls une explication définitive des mécanismes en jeu.
Les principales publications et contributions de Francine Shapiro
Francine Shapiro a publié plus de soixante articles et ouvrages consacrés à l’EMDR. Son article fondateur de 1989 a marqué l’entrée officielle de la méthode dans la littérature scientifique.
Son ouvrage majeur, Eye Movement Desensitization and Reprocessing: Basic Principles, Protocols, and Procedures, est devenu une référence incontournable pour les cliniciens.

Elle a également contribué à la diffusion grand public de l’EMDR à travers des livres tels que Des yeux pour guérir et Getting Past Your Past.
Son travail a été récompensé par de nombreuses distinctions prestigieuses, reconnaissant son apport exceptionnel à la psychothérapie et à la recherche.
Héritage et influence de Francine Shapiro aujourd’hui
L’héritage de Francine Shapiro se manifeste à travers la diffusion mondiale de l’EMDR, la communauté internationale des praticiens et les structures qu’elle a fondées pour garantir la qualité de la formation et des interventions.
Son engagement humanitaire s’est concrétisé avec la création du Trauma Recovery / EMDR Humanitarian Assistance Programs (HAP), qui intervient lors de catastrophes naturelles et humaines. Cette dimension humanitaire reflète sa conviction profonde que le traitement du traumatisme peut contribuer à réduire la violence et favoriser la paix.
En alliant innovation, recherche et humanisme, Francine Shapiro a profondément modifié la manière dont les cliniciens comprennent et traitent le traumatisme. Son œuvre continue d’influencer la psychothérapie contemporaine et d’offrir des perspectives de régulation et d’apaisement à des millions de personnes à travers le monde.
Sources :
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Francine_Shapiro
- https://emdr-ch.org/fr/dr-francine-shapiro-1948-2019/
- https://www.scienceshumaines.com/comment-j-ai-decouvert-l-emdr-entretien-avec-francine-shapiro_fr_33648.html
- https://emdr-belgium.be/fr/francine-shapiro/
- https://www.youtube.com/watch?v=THD3NnRADcg
- https://www.emdr.com/francine-shapiro-ph-d/
- https://www.ifemdr.fr/livre-manuel-demdr-francine-shapiro/
- https://www.theguardian.com/science/2019/jul/15/francine-shapiro-obituary
- https://shs.cairn.info/bibliotheque-ideale-de-psychologie–9782361066123-page-172?lang=fr
- https://www.youtube.com/watch?v=8GUd5hhnkVE
- https://www.psychotherapy.net/interview/francine-shapiro-emdr
- https://www.emdr-europe.org/what-we-do/awards/francine-shapiro-award
- https://spj.science.org/doi/10.1891/1933-3196.13.3.158
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Int%C3%A9gration_neuro-%C3%A9motionnelle_par_les_mouvements_oculaires
- https://www.ifemdr.fr/wp-content/uploads/2018/12/correlats-de-la-therapie-emdr-en-neuroimagerie-fonctionnelle-et-structurelle-un-resume-critique-des-resultats-recents.pdf
Note de transparence :
Cet article présente l’EMDR dans sa définition clinique telle qu’elle est décrite dans la littérature scientifique et les normes établies par des organismes professionnels (notamment EMDR Europe).
Pour ma part, je suis formée à l’approche EMDR-DSA, une méthode de régulation émotionnelle basée sur la stimulation bilatérale alternée (SBA), distincte de la psychothérapie EMDR au sens clinique et réglementé. L’EMDR thérapeutique doit être pratiquée par un professionnel dûment formé et accrédité lorsque cela est nécessaire.
👉 En savoir plus : Qu’est-ce que l’EMDR-DSA ?
L’EMDR-DSA diffère donc de l’EMDR thérapeutique sur plusieurs points cadre, objectifs, indications ce qui fait l’objet d’un article détaillé :
👉 Lire aussi : EMDR vs EMDR-DSA : quelles différences ?
L’EMDR thérapeutique doit être pratiquée par un professionnel dûment formé et accrédité lorsque cela est nécessaire.
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